Les dieux du temps

Je veux vous parler de la notion du temps.

Je lis en ce moment Le pouvoir du moment présent d'Eckhart Tolle. Mon dieu, mais qui n'a pas lu ce livre de nos jours ? J'ai récemment appris que ma grand-mère maternelle adorait ce livre et j'ai beaucoup aimé l'idée.

Son principe de base est simple : tu n'es pas tes pensées, et le seul moment qui existe vraiment est le présent.

Le mental passe son temps à ruminer le passé ou à anticiper l'avenir. L'auteur appelle ça le temps psychologique. Utile pour la vie quotidienne. Épuisant quand c'est le mode par défaut.

Ça m'a fait réfléchir à ma propre relation au temps. Parce que dans mon travail, dans la construction d'un projet, le passé, le présent et le futur ont tous quelque chose à offrir. Mais comment les habiter ?

J'aime me rappeler que le temps n'est pas quelque chose de monolithique ni d'immuable. Chaque civilisation l'a compris différemment.

Les Grecs, par exemple, avaient trois dieux distincts pour parler du temps. Pas un seul. Trois.

  • Cronos, le temps chronologique : les agendas, les objectifs, les échéances. Le temps qui se mesure. Linéaire, quantitatif. Celui sous lequel la plupart d'entre nous vivons du lundi au vendredi.

  • Aión, le temps des cycles vitaux : les saisons, la respiration, les phases de création et de repos. Un temps qui ne progresse pas à proprement parler, mais qui revient, se renouvelle. Qui donne du sens à l'action par elle-même, pas uniquement par son résultat. Les temps d'écriture, de sommeil, de marche, ces rituels qui reviennent et ancrent.

  • Kairos, l'instant opportun : celui qui ne se programme pas, mais qui se reconnaît quand on est suffisamment présente pour le voir. Kairos a une mèche de cheveux sur le front, dit la mythologie. Si on ne l'attrape pas au bon moment, il est déjà passé. Il nous demande de la présence et de l'attention pour le capter quand, fugace, il passe devant nos yeux.
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On a beau avoir fait la critique de la notion de progrès, de l’Histoire qui avance vers un monde fondamentalement meilleur, si caractéristique des théories économiques des XIXe et XXe siècles. L’inertie fait que l’on continue à vivre le temps comme une flèche qui avance, ou que l’on doit faire avancer. Qui sait vers où, mais on avance.

Et ce déséquilibre, je l’observe chez moi et chez les personnes avec qui je travaille : trop de Cronos, peu d’Aión. Concrètement, trop de temps en mode action et production, jusqu’à ce que le corps le fasse sentir : l’épuisement arrive, la créativité se ferme.

La peinture de Goya de Saturne qui mange ses enfants, c'est ça. Le dieu du temps chronologique finit par dévorer ce qu'il était censé protéger, ses propres créations.

Donc si le progrès n'est plus une ligne droite vers un point final, comment le repenser autrement ? Klein se pose cette même question ici.

J’ai entendu cette idée de ma prof de yoga l’autre jour et ça m’a parlé : c’est une spirale. Pas un cercle, mais une spirale. On avance, mais en revenant avec plus de profondeur sur ce qu’on a déjà traversé. Ça avance bien plus lentement.

Le cyclique et le directionnel ne s'opposent pas. Ils s'intègrent. Et c'est là que ça devient intéressant : nos objectifs et nos agendas, bien utilisés, ne détruisent pas la vie. Ils la protègent. Cronos, au service d'Aión, crée l'espace pour que les cycles existent vraiment.

Car le progrès linéaire a un problème structurel. L'idée que l'Histoire avance inexorablement vers un "happy end", qu'on retrouve dans le marxisme, dans l'économie de la croissance, dans beaucoup d'idéologies modernes, a une conséquence dangereuse : elle justifie que la fin justifie les moyens.

Qu’on peut se cramer maintenant pour un jour avoir du vrai temps.

Il y a une différence entre investir du temps, de l'énergie et des ressources dans le présent pour construire un futur plus joyeux, et se sacrifier aujourd'hui au nom d'un progrès inévitable qui finira par arriver.

Ne pas renoncer au futur, mais avancer vers lui en préservant la vie : le soin, le présent, le plaisir, les cycles.

Moi, ça m’aide de vivre ces trois dimensions du temps comme complémentaires. Et d’accepter combien oh combien les changements prennent du temps.

Allez, salut

Satya

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